22.11.2009

Ali Bongo vient renouer les liens de la Françafrique à l'Elysée

Libération.fr

bongo.jpgLe président français doit déjeuner avec son homologue gabonais, réélu dans des conditions douteuses en septembre R

enouer des liens distendus par des derniers mois plutôt agités. Ali Bongo est arrivé à Paris jeudi soir, pour sa première visite bilatérale hors du continent africain en tant que président. Il devait s'entretenir avec Nicolas Sarkozy ce vendredi midi.

Au menu de cette «visite de travail», selon un communiqué de l'Elysée, des discussions sur le sommet de Copenhague, ainsi que sur la prochaine entrée du Gabon au Conseil de sécurité des Nations Unies.

Mais aujourd'hui, c'est davantage le symbole que l'intérêt diplomatique qui importe. Ali Bongo, investi président à la mi-octobre après un scrutin controversé, tente en effet de normaliser les relations entre Paris et Libreville, après plusieurs incidents.

Bourgi a la langue bien pendue

Ainsi, la plainte déposée à Paris par l'ONG Transparency International France contre feu Omar Bongo et d'autres chefs d'État africains dans l'affaire des «biens mal acquis» avait fortement déplu au vieux président, décédé le 8 juin dernier. Nicolas Sarkozy avait ensuite été hué aux obsèques de Bongo père. 

Quand elle n'était pas en froid avec le clan Bongo, la France se voyait accusée d'ingérence dans les affaires intérieures gabonaises, notamment par l'opposition. Ainsi, les multiples déclarations cet été de Robert Bourgi, le conseiller Afrique de Sarkozy, avaient fait ressurgir le spectre de la «Françafrique».

Bourgi déclarait par exemple quelques semaines avant les élections qu'Ali Bongo était «le meilleur défenseur des intérêts français dans tous les domaines». Puis, début septembre, il dérapait à nouveau, révélant quelques secrets de famille de la «Françafrique». 

Emeutes à Port-Gentil

Les adversaires d'Ali Bongo avaient alors beau jeu d'accuser la France - qui garde au Gabon une base militaire permanente, 10.000 ressortissants et 120 entreprises dont le géant pétrolier Total - d'avoir choisi son favori pour la présidentielle du 30 août.

Des émeutes avaient d'ailleurs fait plusieurs morts à l'annonce des résultats du scrutin - considéré comme frauduleux par l'opposition - et le consulat français de la capitale pétrolière Port-Gentil avait été incendié

La relative discrétion française sur les conditions du vote (ainsi que les félicitations adressées par Nicolas Sarkozy à Ali Bongo) avaient donné du grain à moudre aux opposants. Lesquels continuent leur mobilisation.

«Erreur politique»

L'ancien candidat à la présidentielle Bruno Ben Moubamba a ainsi dénoncé vendredi une «erreur politique fondamentale» de la France. «Je suis extrêmement choqué qu'un grand pays démocratique comme la France soit la première puissance occidentale à recevoir Ali Bongo», a-t-il déclaré.

Hasard du calendrier? Fin octobre, moins de 3 semaines avant cette visite d'Ali Bongo en France, la justice française refusait en appel d'ouvrir une enquête sur cette affaire.

16.11.2009

"Toutes les conditions pour une nouvelle crise alimentaire sont réunies"

faim.jpgLa faim, toujours. Et à des niveaux jamais atteints : sous l'effet de la crise économique, la barre du milliard de personnes souffrant de sous-alimentation a été franchie en 2009. Une situation à laquelle le Sommet mondial sur la sécurité alimentaire, organisé à Rome du lundi 16 au mercredi 18 novembre sous l'égide de l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO), tentera – une nouvelle fois – d'apporter des éléments de réponse.

Le Belge Olivier de Schutter, rapporteur des Nations unies pour le droit à l'alimentation depuis 2008, s'alarme de la situation.

La situation s'est-elle améliorée depuis les "émeutes de la faim" de 2008 ?

Non. Toutes les conditions pour une nouvelle crise alimentaire dans un ou deux ans sont réunies. La question n'est pas de savoir si elle aura lieu, mais quand.

Les causes structurelles de la crise alimentaire de 2008 – une brutale hausse des prix liée à des facteurs conjoncturels puis accélérée par la spéculation – restent en place. Il suffit d'une étincelle pour que la hausse des prix redémarre. On n'a pas tiré les leçons de la crise passée.

Pourquoi en est-on encore là ?

Depuis juin 2008, les prix agricoles ont fortement baissé sur les marchés internationaux. Mais sur les marchés locaux des pays en développement, ils restent bien plus élevés qu'il y a deux ou trois ans.

Voici l'enjeu actuel : va-t-on continuer à miser sur un petit nombre de grands producteurs ou renforcer les petits fermiers, dont dépendent la majorité des populations des pays en développement ?

Avant même les émeutes de 2008, 900 millions de personnes souffraient de la faim, à cause des politiques menées ces dernières décennies : l'intervention des Etats dans la régulation des prix a été réduite, les producteurs les plus importants ont été aidés à développer des filières d'exportation et les petits fermiers s'en sont retrouvés marginalisés, ce qui a conduit à un exode rural massif.

Sentez-vous une évolution des élites ?

Dans les discours, on parle davantage de la petite agriculture familiale, mais on persiste dans des politiques d'encouragement des exportations. Le discours dominant est qu'il faut produire davantage, mais le vrai problème est qu'un milliard de personnes n'ont pas assez d'argent pour acheter la nourriture disponible.

Quand la FAO projette, pour nourrir 9 milliards de personnes en 2050, une obligation d'augmenter la production agricole de 70 % et de passer de 270 millions de tonnes de viande à 470 millions, elle élude la question de savoir s'il est raisonnable d'encourager la perpétuation d'un mode de consommation aux impacts très négatifs.

Si tout le monde imitait le régime alimentaire des Etats-Unis, il faudrait six planètes.

Comment la question du climat affectera-t-elle l'agriculture ?

L'agriculture est déjà victime du changement climatique, avec une sécheresse qui a réduit de 20 % les récoltes cet été en Inde, avec une sécheresse récurrente en Amérique centrale…

Les projections pour 2020 sont très inquiétantes. En même temps, l'agriculture est coresponsable de cette situation : 33 % des émissions de gaz à effet de serre lui sont attribuables.

Amener l'agriculture à mieux respecter l'environnement suppose de passer à des modes de production agroécologiques.

Peut-on faire un lien entre libéralisation et environnement ?

Un récent rapport de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) conclut que commerce et environnement peuvent être complémentaires : le commerce favoriserait le transfert de technologies propres; et avec le changement climatique, de plus en plus de régions vont se trouver en situation de déficit alimentaire et devront acheter plus à d'autres pour se nourrir.

Ce qui manque, c'est une analyse de l'impact environnemental de l'agriculture d'exportation. Lorsqu'on produit pour l'exportation, on a recours à de larges plantations de monoculture, ce qui appauvrit les sols, provoque l'érosion, requiert beaucoup d'engrais et de pesticides.

Un autre aspect sur lequel ce rapport est très insuffisant est l'analyse des distances parcourues par les produits alimentaires des lieux où ils sont produits vers les lieux où ils sont consommés.

Aujourd'hui, dans le monde, chaque produit alimentaire parcourt de 1 500 à 2 000 km. Or les circuits courts sont moins voraces en énergie et en carburant que les circuits longs.

Il faut privilégier les cultures vivrières pour répondre aux besoins locaux, et déconcentrer la production alimentaire afin qu'elle soit la plus proche possible des lieux où elle est consommée.

Etes-vous favorable aux plantations pour compenser les émissions de gaz carbonique ?

Parmi les nombreuses raisons qui poussent à la spéculation sur la terre, il y a de grands projets de plantations qui sont liés à l'appât que représente le marché des droits à polluer.

Je pense que c'est une solution trop commode, parce qu'elle nous dispense de réfléchir aux moyens de réduire notre consommation d'énergie.

Propos recueillis par Hervé Kempf et Clément Lacombe

10.11.2009

C’EST QUOI LA Françafrique ?

L’Afrique, continent riche en matières premières, est pourtant durement touchée par la pauvreté, les pandémies, les guerres et les coups d’état à répétition. Comment expliquer que les richesses en uranium, pétrole, diamants et autres minerais ne bénéficient pas à la population africaine ? Les anciennes colonies françaises peinent à se développer et  la France demeure toujours présente en Afrique…

 

Corruption, enrichissement personnel, intérêts stratégiques, pillage des matières premières, soutiens aux dictateurs, sont souvent associés à la Françafrique.

L’expression « France-Afrique » a été inventée par Félix Houphouët-Boigny, ancien président de la Côte d’Ivoire, pour désigner les relations entre la France et l’Afrique après la décolonisation. Pour François-Xavier Verschave,  la « Françafrique » désigne « une nébuleuse d’acteurs économiques, politiques et militaires, en France et en Afrique, organisée en réseaux et en lobbies, et polarisée par l’accaparement de deux rentes : les matières premières et l’aide publique au développement.» ( La Françafrique  : Le plus long scandale de la République , 1999).

Pour saisir la complexité de ces relations obscures entre la France et l’Afrique, il faut revenir à la décolonisation. Revenu au pouvoir en 1958, le Général de Gaulle admet – par réalisme – le principe de l’indépendance des colonies d’Afrique. Le Général n’y était pas favorable : il considérait que la France allait perdre un avantage dans l’accès aux matières premières et que le risque de propagation du communisme en Afrique était trop grand en temps de guerre froide. Finalement, Charles de Gaulle accepte les indépendances et charge Jacques Foccart, conseiller à l’Elysée, de maintenir la tutelle de la France sur les ex-colonies. C’est à cette époque qu’apparait la cellule « Afrique » de l’Elysée.

La première stratégie de Foccart sera de mettre en place ou de soutenir des dirigeants africains favorables à la France. Celle-ci se matérialise par des assassinats politiques, l’élimination des mouvements indépendantistes, des élections truquées et la répression des opposants (Sylvanus Olympio, président indépendantiste du Togo est assassiné en 1963. Son assassin, Gnassingbé Eyadema, prend le pouvoir et devient l’ami personnel de Jacques Chirac, lequel soutiendra par la suite le prise de pouvoir du fils, Faure Gnassingbé Eyadema).

La tutelle politique est complétée par des accords secrets, qui instituent le principe d’une intervention française en cas de menace extérieure et l’installation de bases militaires au Tchad, à Djibouti, en Côte d’Ivoire, au Sénégal et au Gabon. Des mercenaires – soutenus discrètement par Paris – seront impliqués dans des coups d’Etat et rebellions, comme Bob Denard aux Comores et au Bénin.

Pour préserver ses intérêts en Afrique, la France utilise ses services secrets. Ceux-ci infiltrent les grandes entreprises, comme Elf, qui a servi de couverture à des activités illégales : marges considérables sur l’exploitation du pétrole, surfacturations des investissements…L’argent servira à assurer la main mise de l’entreprise sur l’Etat, la corruption locale, le soutien à des élections truquées, la corruption d’hommes politiques français, l’implication dans des coups d’Etat…

Jacques Foccart est remercié par Valéry Giscard d’Estaing en 1974. Privés de leur tête, les réseaux de la Françafrique s’émiettent, chacun développant sa propre stratégie et cherchant à préserver ses intérêts, qu’ils soient économiques, politiques, ou militaires.

La tutelle de la France sur le continent africain est toutefois maintenue par des moyens occultes, illégaux et qui auront des conséquences dramatiques sur les populations africaines. Au Congo-Brazzaville, Elf a financé les armes qui ont servi à massacrer des dizaines de milliers de personnes par les milices de Denis Sassou-Nguesso, lors des guerres civiles de 1997 et 1998-1999. En soutenant des rebellions et des coups d’Etat, la France s’est rendue complice de violations des droits de l’homme.

L’élection en 2007 de Nicolas Sarkozy à la présidence de la République laissait présager un renouveau des relations entre la France et l’Afrique, après 12 ans de présidence Chirac, connu pour ses liens personnels avec Omar Bongo (Gabon) et Denis Sassou-Nguesso (Congo-Brazzaville) pour ne citer qu’eux. En 2006, candidat à la Présidence , Nicolas Sarkozy avait affirmé lors d’une visite au Bénin : " Il nous faut construire une relation nouvelle, assainie, décomplexée, équilibrée, débarrassée des scories du passé et de ses obsolescences.". Cette promesse de campagne est finalement restée lettre morte. Ce revirement de position peut être illustré par l’éviction de Jean-Marie Bockel, secrétaire d’Etat à la coopération, qui avait critiqué la lenteur de la mise à mort de la Françafrique.

La mort de la Françafrique n’a pas eu lieu. Assainir les relations entre la France et l’Afrique est finalement aussi complexe que les liens qui unissent la France à ses anciennes colonies d’Afrique sont occultes, teintés d’intérêts puissants, et illégaux.

Vincent ADANVOESSI

Cotonou