13.12.2007

Le Monde" avait reçu le jeune colonel"


http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3212,36-988714@...

Kadhafi, on le sait, était déjà venu en France, en 1973. Mais personne n'a rappelé les raisons de cette visite, ni comment elle s'est déroulée. Quatre ans plus tôt, alors qu'il avait 27 ans et n'était que capitaine, il avait profité d'un voyage à l'étranger du roi Idris pour le renverser et proclamer une République islamique, à laquelle la découverte d'importants gisements de pétrole allait donner des moyens quasi illimités. Dès 1970, il avait acheté à notre pays pas moins de 110 Mirage, ce qui avait fait scandale. Michel Debré, ministre de la défense, s'était empêtré dans ses dénégations à propos du nombre d'appareils fournis.

 
Mais Kadhafi voulait davantage, et il avait fait part à Eric Rouleau, alors responsable de la rubrique Proche-Orient au Monde, de son désir de rencontrer Pompidou. Le président de la République ne voulait pas l'inviter officiellement. Et c'est ainsi que naquit l'idée d'un colloque culturel, religieux et politique patronné par Le Monde. L'auteur de ces lignes, alors rédacteur en chef, devait présider.

La veille au soir, je fus averti que les Libyens avaient demandé qu'on ne serve pas de vin au déjeuner et décommandé, sans nous en parler, les ambassadeurs des pays de la Ligue arabe invités au repas. La manière était difficilement acceptable : il fallut négocier. Kadhafi nous reçut, drapé dans un somptueux burnous blanc. Il avait la beauté d'un jeune dieu et aimait rire autant que polémiquer. Il accepta que le vin ne soit banni qu'à sa table et, à propos des ambassadeurs, il expliqua qu'il comptait insulter le roi d'Arabie et ne voulait pas d'incident avec l'ambassadeur de ce dernier. Il accepta d'attendre, pour lancer ses attaques, le colloque proprement dit, où les diplomates ne seraient pas.

Le lendemain, le président libyen, qui plaidait pour un "socialisme islamique", dénonça "la nouvelle croisade qui se dissimule derrière le paravent du judaïsme". En tant que président de séance, je me devais de réagir. Je refusai ensuite de fournir les excuses que le colonel me demanda. Mais la manière dont l'interprète libyen traduisit ma réponse fut assez habile pour satisfaire Kadhafi, dont le visage s'illumina. Et le soir, au repas qui clôturait le colloque, les Libyens étaient tout sourires.



André Fontaine
Article paru dans l'édition du 13.12.07

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