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28.12.2007

Au jour de l'an

"Au jour de l'an, vous offrez des vœux -que vous dites sincères et affectueux- de bonne et heureuse année, de bonne santé, de découvertes d'horizons de bonheur et de paix, mais très vite, ce moment des vœux passé, vous reprenez la petite course cahotante de vos vies au rythme des pensées méchantes, des pensées de haine, des mensonges, des hypocrisies, des quêtes troubles…

Où sont parties ces heures où vous sembliez vous exprimer dans la sincérité et dans l'élan ?…
Il suffit que les cloches, ou une horloge, sonnent pour marquer la fin d'un temps et le début d'un autre pour que les êtres brusquement se transforment et se perdent.
Le seul souhait que nous pourrions formuler, puisque cet Esprit de Lumière, agenouillé, mains tendues, se penche sur vous, serait qu'Il puisse déverser dans le cœur des Humains et dans les esprits des hommes, suffisamment de compréhension, pour que ces mots et ces gestes d'amour, ces attentions continuent, dans une ronde immense, à entourer le Monde, non seulement pendant les quelques heures qui démarquent un jour de l'autre, une année de l'autre, mais dans ces heures innombrables, lourdes, difficiles, qui séparent les Hommes les uns des autres.

Si sa silhouette blanche se penche sur votre pauvre Terre et sur votre monde de larmes, nous souhaitons pour ces années à venir que, dans une conscience enfin retrouvée, les Humains puissent enfin lui offrir un spectacle de propreté pure et vraie afin que ses larmes qui coulent dans l'infini immense qui l'entoure et le berce, soient pour une fois des larmes de bonheur et de joie."
 
Augustin

 

MESSAGE DE NOËL 2007 DE LA CONFERENCE EPISCOPALE DU TCHAD

Jean-Claude BOUCHARD, évêque de Pala, président de la CET
Mathias NGARTERI, archevêque de N'Djaména
Charles VANDAME, archevêque émérite de N'Djaména
Michel RUSSO, évêque de Doba
Edmond DJITANGAR, évêque de Sarh
Miguel SEBASTIAN, évêque de Laï
Rosario Pio RAMOLO, évêque de Goré
Joachim KOURALEYO, évêque de Moundou
Henri COUDRAY, préfet apostolique de Mongo

POUR UNE VRAIE PAIX
 
« Tu construis solidement la paix, Seigneur, pour ceux qui ont confiance en toi. Mettez toujours votre confiance dans le Seigneur, car c'est lui le Rocher pour toujours» (Is 26, 2-4)
 
Frères et sœurs chrétiens, Hommes et femmes de bonne volonté, Vous tous que Dieu aime!
1. Ces paroles du prophète, entendues sur le chemin de Noël, viennent nous interpeller et nous éclairer fortement dans la situation grave que vit notre pays en ce moment. Tout le monde souhaite vivement la paix, y compris ceux-là même qui font la guerre. Mais de quelle paix s'agit-il? Quelle paix voulons-nous pour notre cher pays? Le prophète vient nous rappeler au bon moment que la vraie paix pour tout le monde, une paix solide et durable, vient de Dieu. Elle repose sur Dieu, le «Rocher» sur lequel on s'appuie. Elle n'est donnée qu'à ceux qui respectent Dieu et leur prochain. Pasteurs à l'écoute de la Parole de Dieu et des aspirations du peuple qu'il nous a confié, c'est notre mission de rappeler cela constamment, mais plus encore en ces jours où, au moment même où nous écrivons ce message, le bruit des armes crépite et notre terre est rouge du sang des morts et des blessés! Réunis en Conférence épiscopale, nous ne pouvons rester insensibles à la grave crise que traverse notre pays, plongé une fois de plus dans la violence et dans la guerre.
 
Une situation dramatique de violence et de guerre
2. La violence se cristallise de nos jours dans les affrontements armés qui ont repris une fois de plus à l'est du pays. Mais elle se manifeste aussi régulièrement un peu partout, entraînant avec elle le désespoir et la démission des responsables les plus conscients de notre population. Les marchés de nos villages, les quartiers de nos villes, les établissements scolaires et autres lieux publics connaissent des tensions inter-communautaires, qui éclatent fréquemment en affrontements sanglants et mortels. Ce sont là les signes d'une frustration ressentie par certains du fait du mépris des autres, ce qui conduit chacun à se replier davantage sur lui-même ou sur son ethnie d'origine. Sans ces dérives malheureuses, la cohabitation pacifique serait pourtant possible et même très belle. Au lieu d'apporter des remèdes à ces problèmes, les forces de sécurité, certains de leurs chefs en tête, agissent trop souvent à l'inver¬se de la mission qui leur est confiée, devenant alors de vraies forces d'insécurité sans foi ni loi, en toute impunité. Et ceux qui ont en charge la gestion des affaires publiques l'exercent eux-mêmes trop souvent de manière partisane.
 
3. La situation de guerre que connaît notre pays depuis des années a entraîné une généralisa-tion de la corruption. Celle-ci est maintenant érigée en système à tous les niveaux de la société, depuis les individus et jusque dans les instances publiques. Celui qui refuse de se laisser entraîner dans cet engrenage risque alors d'être exclu de toute responsabilité. Les postes importants de l'administration ou de commandement sont dévolus de plus en plus, par complaisance, à des personnes incompétentes, affectées sans prise en considération de la formation ou de l'expérience antérieure. Les services de la douane, de la gen¬darmerie et des forces armées, ainsi que les circuits commerciaux tendent à être monopolisés par des groupes qui agissent en fonction de leurs intérêts personnels au détriment du bien du pays, et cela sans que personne n'ose réagir. Les instances judiciaires elles-mêmes, par les pressions qu'elles subissent et la corruption qui les atteint, à part quelques magistrats héroïques, sont de plus en plus dans l'incapacité de rendre justice. Les droits hu¬mains les plus élémentaires, et d'abord la dignité de toute personne humaine, surtout la plus faible, sont bafoués en toute impunité et sans aucun recours possible.
4. Face à cette situation, de nombreux Tcha¬diens sombrent dans l'alcoolisme ou la déprime, d'autres prennent le chemin de l'exil. La société civile, faute d'organisation et de stratégie réflé-chies, perd la parole et ne parvient plus à proposer des solutions. De nombreux partis politiques, souvent pris au piège de la compromission, privés d'une réelle culture démocratique, sont réduits à de la figuration. Ils tombent dans une léthargie dont les conséquences pour la communauté natio-nale sont graves. D'autres réagissent en suscitant de nouveaux groupes de rébellion qui prennent les armes à leur tour, et c'est la spirale de la discorde, de la violence et des guerres avec tout ce qui s'ensuit. Des milliers de personnes sont obligées de quitter les zones d'insécurité et contraintes de se déplacer loin de chez elles. Et n'oublions pas les enfants qui sont les plus grandes victimes innocentes de tous ces drames. La violence et la guerre ne cessent de produire des ravages humains et matériels, la perte du sens moral et de la valeur de la vie humaine. Les populations s'enfoncent dans la misère, dans un pays pourtant richement pourvu en pétrole et autres minerais intéressants dont l'exploitation rationnelle, concertée, juste et équitable, pourrait contribuer à entraîner une sérieuse réduction de la pauvreté.
 
Une situation sans issue?
5. Les tentatives successives d'accords de paix, tant avec l'opposition politique qu'avec les organisations armées, manifestent une volonté louable de mettre fin à la violence et à la guerre. Malheureusement, elles ont toutes fait long feu, car ces accords ne correspondent ni aux souhaits des parties opposées, ni aux aspirations des popu¬lations. Les paroles du prophète Jérémie sont hélas d'actualité: « Ils font semblant de soigner la blessure de mon peuple, dit Dieu. Ils disent:
Paix ! Paix ! alors qu'il n 'y a point de paix !... Leurs paroles ne sont que mensonge: ils souhai-tent la paix à leur prochain, mais au fond de leur cœur, ils lui préparent un piège» (Jr 6,14 ; 8,11; 9,7).
 
6. A maintes reprises, encouragés par la Parole de Dieu, nous avons lancé des appels très forts pour chercher ensemble des voies de réconcilia¬tion et de paix. Notre déclaration de Doba le 26 avril 2006, par exemple, était un appel pressant à établir une négociation entre toutes les parties concernées par la situation du pays. Ces appels n'ont été entendus ni par les intéressés ni par les instances internationales et les nations influentes au Tchad, et cela au mépris de l'intérêt général du peuple tchadien. La guerre a refait surface avec son cortège de haines, de destructions, de malheurs et de morts. Jusqu'à présent, aucun signe d'évolu¬tion réelle vers la paix et la réconciliation ne vient calmer les esprits. Alors l'ensemble des citoyens se désintéresse de plus en plus des affaires publi¬ques, ce qui aggrave encore la situation que nous connaissons. Chacun ne cherche qu'à préserver son intérêt personnel. Tout cela engendre un malaise généralisé qui ne peut que produire indéfi¬niment la violence et la guerre.
 
7. Devons-nous nous résigner, nous aussi, dans l'impuissance à faire face à cette situation dramatique? Des citoyens tchadiens continuent d'aspirer à la paix, envers et contre tout, en tra-vaillant à divers niveaux pour le respect élémen¬taire des personnes et des biens tant publics que privés. En ce qui nous concerne, notre foi en Dieu nous interdit à nous aussi de baisser les bras. Nous sommes convaincus avec le prophète que «La justice produira la paix et le droit une sécurité perpétuelle» (Is 32,17). La Parole de Dieu nous redonne courage et nous ouvre des voies de solutions à notre portée si nous avons la volonté commune, enfin, de nous sortir de nos blocages. A l'heure où nous entrons dans la 50e année de la proclamation de la République du Tchad, il est urgent de nous demander ensemble: quelle nation sommes-nous en train de construire? comment voulons-nous vivre ensemble dans ce pays? Il est urgent aussi que toutes les organisations nationales et internationales contribuent à créer les conditions requises pour relever le pays et parvenir à un consensus qui rétablira la confiance entre tous les Tchadiens et le respect des droits de chacun.
 
Un appel pressant à tous et à chacun
8. Une vie plus solidaire et plus fraternelle est possible au Tchad comme ailleurs, pourvu que tout le monde, quelle que soit son appartenance ethnique ou religieuse, s'engage à servir l'intérêt général qui est de construire ensemble la nation. C'est le chemin de la paix. Comme chacun a, d'une façon ou d'une autre, à des degrés divers, contribué à instaurer ce climat de violence et de haine qui divise et ensanglante le pays, chacun est appelé à prendre maintenant sa part de responsa¬bilité pour le service du bien commun, sans lequel son intérêt particulier ne sera jamais assuré.
 
1) A ceux qui exercent le pouvoir
9. Hommes et femmes qui assumez présente¬ment des responsabilités ou qui êtes investis de l'autorité, à quelque niveau que ce soit, vous avez la lourde tâche de servir le pays. Respectez sans aucune discrimination les personnes et leurs biens, comme l'exige la Constitution du pays. Ayez le sens du bien public. Soyez des serviteurs de l'Etat, étant là pour servir et non pour vous servir (cf. Mt 20,28). Vous avez des exemples de personnes qui, dans des situations aussi difficiles que la nôtre, ont réussi à faire grandir leur peuple. Citons Nelson Mandela en Afrique du Sud et Mahatma Gandhi en Inde. S'ils ont réussi, c'est qu'ils avaient le sens du service de leur pays, la volonté de faire grandir leur nation, sur la base d'un projet politique cohé¬rent et non pas sur la recherche des intérêts égoïstes ou de la violence. Ce qui a été possible ailleurs serait-il impossible chez nous? Que toutes les armes de guerre indûment détenues par des civils soient ramassées; que l'usage des armes par les militaires soit strictement contrôlé. Que s'instaure un réel débat politique qui soit à l'écoute de la majorité des citoyens.
 
2) Pour une opposition politique constructive
10. A vous qui êtes dans l'opposition, nous vous disons avant tout: que cessent la violence et la guerre, les importations massives et distributions anarchiques d'armes! La prise du pouvoir ou sa conservation par la force n'ont jamais apporté de solution vraie et durable à nos problèmes. Comme on le constate partout dans le monde d'aujourd'hui, le seul fruit de la violence ne peut être que la violence, et jamais le développement et encore moins la paix! Celle-ci naît de la vérité et de la justice (cf. Ps 72,1-7).
 
Que cessent également les oppositions fondées sur des groupes claniques où chacun ne recherche que son intérêt particulier au détriment du bien public. Certes chacun a le droit d'expri-mer son point de vue et de proposer des alternati¬ves en désaccord avec le pouvoir en place. Mais que ces groupes d'opposants prennent davantage conscience qu'en se fondant, comme il arrive trop souvent, sur la discrimination ethnique ou clanique, on se disqualifie. Les mêmes causes engendrent les mêmes effets. Et si de plus on ne propose aucun projet politique sérieux, on risque de perdre toute crédibilité dans l'opinion nationale et internationale.
 
Qu'on accepte de s'asseoir pour élaborer ensemble un véritable programme politique qui ne soit pas fondé sur des affinités claniques, mais sur le respect des personnes et du bien commun et qui soit soumis au vote libre de toute la population. S'il existe une guerre à mener, c'est celle contre toutes les formes de pauvreté et d'injustices, guerre pour laquelle les armes sont totalement inutiles.
 
3) Pour une meilleure implication de la société civile et des hommes de bonne volonté
11. Tous les citoyens, en particulier ceux qui sont constitués en associations civiles, sont une force non-violente mais efficace pour le Tchad. En ce moment, notre pays traverse une des crises les plus graves de son histoire. Cette crise remet en cause le fondement même de la nation à travers la décomposition du tissu social en entités ethni¬ques. Nous vous invitons à sortir de votre réserve pour vous concerter et vous lancer dans des actions décisives en vue de sortir du chaos. Travaillez ensemble à instaurer une culture de paix par une réconciliation réelle entre Tchadiens. Eclairez vos concitoyens pour que leurs engage¬ments politiques contribuent réellement à la construction d'une nation où il fera bon vivre. Que l'accession au pouvoir se fasse d'une manière aussi démocratique que possible, en tout cas sans aucune forme de violence. C'est, vous le savez, votre rôle de citoyens de lutter contre tout ce qui peut constituer une menace pour la paix et l'unité du pays. Cela exige de vous un véritable amour de la patrie où Dieu nous a appelés à vivre ensemble.
 
4) Aux diverses confessions religieuses de notre pays
12. C'est Dieu qui donne la vraie paix à son peuple (cf. Ps 85,9-14). C'est pourquoi les confessions religieuses ont tout à fait leur place quand il s'agit de sauver le pays du chaos dans lequel il est en train de sombrer, quand il s'agit de chercher les voies et les conditions d'une paix véritable. Religieux de toutes confessions, nous devrions être la conscience morale de la nation. Quand les responsables politiques et militaires sont dépassés par les situations qu'ils ont contri¬bué à faire naître, Dieu ne nous appelle-t-il pas à nous engager davantage pour trouver des solutions autres que celles de « la politique politicienne» et des armes?
 
Il est urgent, à notre avis, non seulement de prier pour la paix, mais de nous concerter, de quelque confession que nous soyons, pour sortir notre pays du marasme. Nous pourrons alors contribuer à bâtir ensemble une paix solide et durable, fondée sur la volonté de Dieu qui veut le respect de tous. Le bien du pays exige de nous unir pour que les droits humains soient respectés par tous, à commencer par les membres de nos communautés religieuses, pour que chaque être humain soit respecté vraiment, non parce qu'il est de mon ethnie ou de ma religion, mais parce qu'il est une personne humaine, voulue et créée par le Dieu unique. On ne peut prétendre respecter Dieu sans respecter ses enfants, tous ses enfants.
 
Engagement des évêques
13. Nous, évêques du Tchad, sommes cons¬cients que la justice, l'unité et la paix sont au cœur de notre mission évangélique et sont la source d'un mieux-être et d'un développement réel de notre pays. Nous renouvelons nos appels précé¬dents pour interpeller les consciences en cette période dramatique de l'histoire de notre pays.
Après avoir décrit longuement mais sans complaisance la situation complexe que nous connaissons, nous lançons un vibrant appel à tous les protagonistes de la crise présente afin qu'ils cessent le combat des armes les uns contre les autres et qu'ils acceptent de s'asseoir pour négocier. Nous sommes prêts, s'il le faut pour sauver notre pays, à nous unir avec d'autres religieux qui le voudraient, pour faciliter le dialogue en vue de la construction d'une paix durable pour cette nation, notre bien commun, la patrie que Dieu nous a donnée pour que nous la fassions grandir.
 
Appel aux communautés chrétiennes
14. A vous, fidèles catholiques et frères chrétiens, nous demandons de prier Dieu pour accueillir le don de la paix, mais aussi d'agir, non seulement en tant que citoyens comme les autres mais également en conformité avec la mission reçue à votre baptême, en faveur de la justice et de la paix. « Si votre justice ne surpasse pas celle des pharisiens et des scribes, vous n'entrerez pas dans le Royaume de Dieu» (Mt 5,20). Engageons-nous davantage dans les com¬missions Justice et Paix pour qu'elles redoublent d'efforts. Intensifions encore notre combat contre la pauvreté, dans le cadre de nos associations dio¬césaines de développement. Ainsi, les plaies de la discorde, de la haine et du mépris commenceront à se refermer et les Tchadiens à se reconnaître com¬me frères et sœurs les uns des autres. Poursuivons notre démarche en vue du 2e Synode que Rome organise en 2009 pour les Eglises d'Afrique. Il a justement pour thème: « L'Eglise au service de la réconciliation, de la justice et de la paix ».
15. Enfin, célébrer la naissance du Christ Jésus nous engage à accueillir le don inestimable que Dieu nous fait de son propre Fils, venu inaugurer dans notre monde un règne d'amour fraternel et de paix juste et durable. A l'occasion de cette fête de Noël, que Dieu bénisse le Tchad et donne aux Tchadiens, tout au long de l'année 2008, de marcher sur des chemins de réconciliation, de justice et de paix.

Au Tchad, scènes d'une justice ordinaire

Par Philippe Bernard

 

Le double feuillet dactylographié est affiché entre deux avis administratifs sur un mur de ciment crème, en face de la salle d'audience où se poursuit depuis le 21 décembre le procès de L'Arche de Zoé. D'apparence anodine, dans ce hall à claire-voie où la vingtaine d'avocats présents s'adonnent aux joies de l'interview à chaque interruption de séance, il raconte l'autre justice tchadienne, plus ordinaire, nettement moins formelle et moins médiatisée, plus violente aussi.

Le 29 novembre, rapporte ce communiqué du Syndicat des magistrats du Tchad (SMT), "Mahamat Idriss, deuxième substitut du procureur, a été tiraillé et pris au col par des inconnus qui prétendent être parents d'une partie civile (…)". Dans le bureau du magistrat en question, des impacts de balles témoignent de la suite de ces événements.

L'affaire, que la justice tchadienne ne jugera jamais, commence par un vol de bijoux suivi de l'arrestation des receleurs. Alors que le substitut s'apprête à délivrer un mandat de dépôt, des parents de la victime l'agressent car ils croient qu'il va libérer les coupables. Furieux, ils vont chercher un kalachnikov dans leur voiture "pour faire comprendre qu'ils ne sont pas n'importe qui", rapporte-t-on au palais de justice. Car les intéressés sont des neveux du président de la République Idriss Déby. Ils tirent plusieurs balles avant que le magistrat ne parvienne à leur subtiliser leur arme.

Les policiers appelés à l'aide se trouvent aussi appartenir au clan du chef de l'Etat. Au lieu de protéger les juges, ils finissent par faire libérer les agresseurs et par permettre la restitution de leur arme. "Ensuite, poursuit la même source, victimes du vol et receleurs ont été réglé leur problème en ville, les seconds versant une somme d'argent pour avoir la paix."

Un scénario exceptionnel ? Abdoulaye Check répond en sortant d'un tiroir de son bureau de conseiller à la cour d'appel de N'Djamena une liasse de communiqués du SMT, qu'il préside. Tous rapportent des faits de même ordre, où des représentants de l'autorité – hauts fonctionnaires ou militaires – bafouent la justice en la rendant eux-mêmes à leur façon.

A la fin du mois de novembre également, les parents de la victime d'un accident de la route mortel ont fait irruption au domicile du procureur de la République d'Abéché "accompagnés (…) d'une quinzaine de militaires proches de la victime". Ils exigeaient que le magistrat convoque les parents de l'auteur de l'accident pour obtenir réparation séance tenante.

Le 2 mars, selon le SMT, c'est le gouverneur de la province du Moyen-Chari qui fait arrêter un prévenu relaxé par le tribunal de Sarh. Et ordonne l'enlèvement d'un troupeau de bovins… La chronique judiciaire tchadienne est encore rythmée par l'assassinat d'un substitut à Abéché en 2004, par un prévenu. Par l'agression du procureur de Doba par 24 militaires en 2006, à la suite de l'interpellation de l'un d'entre eux.

"Les attaques sont monnaie courante et les sanctions exceptionnelles, résume M. Check, qui siège au procès de L'Arche de Zoé. Pour nous défendre, nous n'avons que nos codes, nos robes et la volonté d'être les esclaves de la loi et de personne d'autre. Tous les textes existent. Il suffirait de les mettre en application. Le président Déby a pris des engagements mais nous ne voyons pas venir les résultats."

L'ampleur du phénomène est tel que les évêques tchadiens, dans leur message de Noël, écrivent : "Les instances judiciaires elles-mêmes, par les pressions qu'elles subissent et la corruption qui les atteint, à part quelques magistrats héroïques, sont de plus en plus dans l'incapacité de rendre justice." Hors l'affaire "Zoé", la déshérence de la justice tchadienne est telle qu'en réalité la cour criminelle ne s'était pas réunie entre 2004 et septembre 2007. "Faute de moyens, précise un magistrat. Le ministre des finances préfère mettre l'argent ailleurs. Il a fallu la pression des associations de défense des droits de l'homme et des bailleurs étrangers pour que les audiences reprennent cette année."

Cette longue panne judiciaire conforte l'habitude des plus puissants de rendre la justice eux-mêmes. "Ici, quand on craint les foudres de la justice, on loue les services de militaires qui, en uniforme, vont intimider le juge ou la partie adverse, témoigne un professionnel. C'est aussi un moyen pour les soldats d'arrondir leur solde."

Dans ce lourd contexte, l'affaire de L'Arche de Zoé, inédite dans ses implications politiques et internationales, est perçue par des juristes comme une occasion de manifester leur désir d'indépendance, voire de dénoncer le manque d'intégrité de certains de leurs pairs.

Ainsi, l'irruption de Nicolas Sarkozy à N'Djamena, le 4 novembre, pour obtenir la libération des hôtesses de l'air et des journalistes impliqués a déclenché une fronde inédite. Le substitut requis pour signer l'ordonnance de remise en liberté des Français a refusé de le faire. Ce dimanche-là, le procureur de N'Djamena était opportunément allé rendre visite à une tante au Cameroun et deux autres substituts avaient préféré éteindre leur téléphone portable.

La cinquième magistrate sollicitée n'avait pas pris cette précaution et a accepté de signer l'ordre de libération juste avant l'atterrissage du président français.

Les déclarations de M. Sarkozy promettant de venir chercher les autres inculpés français "quoi qu'ils aient fait" ont porté à son paroxysme le sentiment d'humiliation. Pour la première fois, les magistrats ont manifesté dans les rues de N'Djamena. Le pouvoir a laissé faire, écartelé entre une opinion furieuse de cet affront à la souveraineté nationale et l'allégeance à la France, qui le soutient militairement.

"Le fait que le procès se tienne tout de même au Tchad peut permettre aux magistrats d'affirmer leur pouvoir", reconnaît Delphine Djiraibe, avocate et porte-parole de la société civile, qui souhaite cependant "attendre des faits pour se prononcer".

Le calendrier accéléré des audiences, manifestement dicté par les exigences françaises, ainsi que le transfert annoncé vers Paris des éventuels condamnés illustrent les limites de l'émancipation.

Mais des scènes jusqu'ici impensables, comme l'interpellation en plein procès d'un colonel appartenant à l'ethnie zaghawa du président Déby, ont marqué des audiences dont la liberté de ton constitue un événement. Dans le contexte tchadien, que la population laisse des juges régler une affaire si passionnelle apparaît déjà comme une victoire.

 

18.12.2007

TCHAD: Des jeunes recrutés de force par l'armée - activistes des droits humains



NDJAMENA, 17 décembre 2007 (IRIN) - L'armée tchadienne procéderait au
recrutement forcé de jeunes gens, et probablement d'enfants mineurs, pour
compenser les pertes subies dans ses rangs lors des récents combats qu'elle
a livrés aux troupes rebelles sur plusieurs fronts de l'est du pays.

Selon les informations reçues par l'organisation non-gouvernementale
tchadienne Droits humains sans frontières (DHSF), des unités de l'armée se
seraient introduites dans des domiciles privés et auraient emmené avec elles
des enfants. Et d'après plusieurs témoignages, confirmés par une personne
ayant assisté à une rafle, des rafles bien plus importantes sont également
effectuées dans des endroits où se rassemblent des jeunes.

Ces opérations auraient lieu à N'Djamena, la capitale, mais aussi dans les
villes et villages du pays.

« Bon nombre de jeunes incorporés de force dans l'armée sont des mineurs »,
selon Daniel Passalet Duezoumbe, directeur de DHSF.

L'armée et les troupes rebelles ont subi de lourdes pertes au cours des
combats des dernières semaines.

Après 10 jours au plus de formation, les nouvelles recrues sont directement
envoyées au front, a expliqué M. Duezoumbe. « Un enfant se serait tué avec
son arme parce qu'il n'avait pas été correctement formé à son maniement ».

En janvier 2006, des défenseurs des droits humains avaient déjà fait état de
recrutements forcés d'enfants, puis de vagues de soldats tchadiens désertant
l'armée pour rejoindre les rangs de la rébellion.

Un témoin

Guy, un étudiant de 22 ans qui n'a pas voulu révélé son nom, a expliqué
comment il avait pu échapper à une rafle de l'armée alors qu'il assistait à
une projection de film dans une salle de cinéma de N'Djamena.

« Une heure après le début de la projection, les gens qui se trouvaient
derrière nous se sont mis à crier. Je me suis retourné et j'ai vu des
soldats portant des turbans et armés de fusils descendre les travées de la
salle, tirer tous les hommes de leur siège et les emmener avec eux ».

Guy a pu sauter par-dessus le mur et s'enfuir. « En courant, je me suis
retourné et j'ai vu deux camionnettes Toyota de l'armée et un gros camion
dans lequel des soldats faisaient monter de force les personnes appréhendées
».

Légalité de la conscription

Aucune disposition du droit international ne traite du recrutement forcé de
civils âgés de plus de 18 ans, a expliqué Thomas Merkelbach, le représentant
du Comité international de la Croix-Rouge (CICR) au Tchad.

« Je ne sais pas s'il existe une disposition particulière sur l'enrôlement
de force », a-t-il indiqué, en référence au recours à la conscription
militaire immédiate - appelée aussi réquisition - et sans préavis de jeunes
gens.

Toutefois, pour M. Duezoumbe de DHSF, cette pratique est illégale selon le
droit tchadien.

« Selon l'article 51 de la Constitution tchadienne, l'Etat ne peut avoir
recours à la conscription militaire de civils que s'il fait face à une
menace extérieure sur son territoire, mais pas dans le cas d'une rébellion
interne », a-t-il souligné.

M. Duezoumbe a également fait remarquer que cette conscription devait au
préalable être approuvée par l'Assemblée nationale. « La rafle par l'armée
de jeunes gens dans la rue est totalement illégale ».

Dans les zones de conflits, à l'est, les rebelles procèdent également à des
recrutements forcés, a-t-il ajouté.

Réponse des autorités

Au cours d'un point de presse qu'il a tenu en décembre, Hourmadji Moussa
Doumgor, porte-parole du gouvernement, a indiqué que si des rafles avaient
été effectuées par des soldats, ils n'en avaient pas l'autorisation.

« Le gouvernement demande à toutes les personnes enrôlées de force ou
manipulées par ceux qui les ont conduites dans les zones de combats au cours
des dernières semaines, et qui se retrouvent actuellement abandonnées dans
la nature, de se présenter aux autorités [civiles] locales avec ou sans leur
arme », avait déclaré M. Doumgor.

« Les jeunes gens ne devraient pas craindre les autorités civiles. Ils
seront bien accueillis », avait-il ajouté.

Certaines sources contactées par IRIN doutent cependant que des soldats
présents sur les lignes de front osent déserter leur poste sous prétexte
qu'ils ont été recrutés de force.

dd/dh/nr/ads/ail

13.12.2007

Le Monde" avait reçu le jeune colonel"


http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3212,36-988714@...

Kadhafi, on le sait, était déjà venu en France, en 1973. Mais personne n'a rappelé les raisons de cette visite, ni comment elle s'est déroulée. Quatre ans plus tôt, alors qu'il avait 27 ans et n'était que capitaine, il avait profité d'un voyage à l'étranger du roi Idris pour le renverser et proclamer une République islamique, à laquelle la découverte d'importants gisements de pétrole allait donner des moyens quasi illimités. Dès 1970, il avait acheté à notre pays pas moins de 110 Mirage, ce qui avait fait scandale. Michel Debré, ministre de la défense, s'était empêtré dans ses dénégations à propos du nombre d'appareils fournis.

 
Mais Kadhafi voulait davantage, et il avait fait part à Eric Rouleau, alors responsable de la rubrique Proche-Orient au Monde, de son désir de rencontrer Pompidou. Le président de la République ne voulait pas l'inviter officiellement. Et c'est ainsi que naquit l'idée d'un colloque culturel, religieux et politique patronné par Le Monde. L'auteur de ces lignes, alors rédacteur en chef, devait présider.

La veille au soir, je fus averti que les Libyens avaient demandé qu'on ne serve pas de vin au déjeuner et décommandé, sans nous en parler, les ambassadeurs des pays de la Ligue arabe invités au repas. La manière était difficilement acceptable : il fallut négocier. Kadhafi nous reçut, drapé dans un somptueux burnous blanc. Il avait la beauté d'un jeune dieu et aimait rire autant que polémiquer. Il accepta que le vin ne soit banni qu'à sa table et, à propos des ambassadeurs, il expliqua qu'il comptait insulter le roi d'Arabie et ne voulait pas d'incident avec l'ambassadeur de ce dernier. Il accepta d'attendre, pour lancer ses attaques, le colloque proprement dit, où les diplomates ne seraient pas.

Le lendemain, le président libyen, qui plaidait pour un "socialisme islamique", dénonça "la nouvelle croisade qui se dissimule derrière le paravent du judaïsme". En tant que président de séance, je me devais de réagir. Je refusai ensuite de fournir les excuses que le colonel me demanda. Mais la manière dont l'interprète libyen traduisit ma réponse fut assez habile pour satisfaire Kadhafi, dont le visage s'illumina. Et le soir, au repas qui clôturait le colloque, les Libyens étaient tout sourires.



André Fontaine
Article paru dans l'édition du 13.12.07

Nouvel Observateur:"Pourquoi il faut parler à Kadhafi"


http://tempsreel.nouvelobs.com/actualites/opinions/200712...

Au moment où la visite à Paris du chef de l’État libyen déclenche une violente polémique, le président répond aux questions de Jean Daniel, Jacques Julliard et François Armanet, du Nouvel Observateur.
Le Nouvel Observateur.- Monsieur le Président, la visite de Mouammar Kadhafi, dictateur peu respectueux des droits de l'Homme et défendant encore à Lisbonne le terrorisme déchaîne les critiques tant dans l'opposition qu'au sein du gouvernement. Cette visite qui coïncide avec la Journée des Droits de l'Homme est évidemment très choquante.

Nicolas Sarkozy.- Je vous rappelle que les chefs d'Etat et gouvernements du monde entier n'ont guère hésité à se rendre à Tripoli ces quinze dernières années : Romano Prodi, Tony Blair, Condoleeza Rice, Jacques Chirac... Angela Merkel y a envoyé son ministre des Affaires étrangères. Tous murmuraient discrètement à la fin de leur visite : "S'il vous plaît, n'oubliez pas les infirmières bulgares". Mais, ensuite ils disaient : "chut, n'en parlons pas à la presse, cela risque de choquer le Guide". J'avais dit à Kadhafi que j'irais à Tripoli comme Président lorsqu'il aurait libéré les infirmières. C'était ma condition. J'ai maintenu une pression intense. Et je ne me suis rendu à Tripoli qu'au lendemain de leur libération. Si je n'avais pas fait ce que j'ai fait, les infirmières seraient toujours en prison. Alors, oui, c'est facile de parler des droits de l'Homme quand on manifeste entre soi dans des lieux symboliques, en laissant les gens mourir.
 
N.O.- Aller à Tripoli et recevoir Kadhafi à Paris, ce n'est pas la même chose. De quel prix a-t-on payé cette libération ?
 
N. Sarkozy.- La France a sauvé les infirmières parce que la France a pu parler sans concéder de contrepartie à Kadhafi. Je lui ai dit : "Nous allons vous accompagner sur le chemin d'une respectabilité retrouvée parce que vous abandonnerez les démons du passé". N'oublions pas que Kadhafi a renoncé à l'arme nucléaire. Il est le seul chef d'Etat engagé dans la course à l'armement nucléaire qui a livré tous ses stocks aux organisations internationales. D'autre part, il a renoncé au terrorisme. Je vous rappelle que pendant quatre ans en tant que ministre de l'Intérieur, j'ai travaillé la main dans la main avec les services secrets libyens dans la lutte contre le terrorisme. Il a indemnisé les victimes des attentats de l'UTA et de Lockerbie. Guillaume Denoix de Saint-Marc, président de l'association des familles des victimes de l'avion d'UTA, a déclaré que cette visite "était douloureuse mais nécessaire". Ne serait-ce que si l'on veut indemniser mieux les victimes, il faut parler à Kadhafi.
 
N.O.- Votre Secrétaire d'Etat, Rama Yade, elle, ne s'est pas félicitée de cette visite qui coïncide avec la Journée des droits de l'Homme. Elle évoque une "France paillasson" …
 
N. Sarkozy.- Rama Yade, que j'aime beaucoup, était avec moi à Tripoli. Elle était d'accord sur le principe de la visite. Elle ne veut pas démissionner et je ne lui demanderai pas de quitter le gouvernement. Pourquoi ? Que la Secrétaire d'Etat aux Droits de l'Homme dise au moment de la venue de Kadhafi qu'il y a des problèmes de droits de l'Homme en Libye, cela ne me choque pas. Elle est dans son rôle. Quant à la Journée des Droits de l'Homme ? C'est quand même extraordinaire ! Il y aurait donc un jour où l'on célèbrerait les droits de l'Homme et les autres jours non. Et si cette Journée servait justement à parler avec ceux qui ont à progresser sur les droits de l'Homme plutôt qu'à parler avec Bernard-Henri Lévy et les habitués du Café de Flore ? Ces débats entre gens bien pensants n'ont jamais fait avancer les choses. Ainsi donc celui qu'on présentait récemment comme l'homme du lobby juif deviendrait tout à coup l'homme de Kadhafi ! Rassurez-vous. Je n'avais pas l'intention de mettre mon drapeau dans ma poche en le recevant. Je lui ai parlé de tout, y compris des droits de l'Homme.
 
N.O.- Il y a une différence entre normaliser des rapports entre Etats et donner un brevet de respectabilité à un dictateur.
 
N. Sarkozy. Qu'est ce qu'on peut dire aux Iraniens sur la question nucléaire si l'on continue à ostraciser ceux qui font, telle la Libye, le chemin vers la respectabilité, si on ne discute pas, pied à pied certes, avec ceux qui font le chemin inverse. C'est ainsi, grâce aux Chinois, que nous avons obtenu que la Corée du Nord choisisse la voie de la respectabilité. A qui viendrait-il à l'idée que nous ne devrions pas recevoir et discuter avec les Chinois ? Le débat, nous l'avons eu déjà quand j'ai reçu le Président Chavez. Parenthèse : drôle de "dictateur" qui organise un référendum et qui le perd. Ce qui est plutôt bon signe ! Mais enfin, comment peut-on débloquer la tragique situation d'Ingrid Betancourt et avoir enfin des preuves de vie ? En discutant, y compris avec Chavez. Ce que j'ai fait. Autre exemple : on m'a reproché d'avoir téléphoné à Bachar el-Assad. Mais c'était nécessaire car comment sauver l'espérance d'avoir un président de consensus à Beyrouth et convaincre les Syriens de laisser le Liban tranquille si on ne leur parle pas ?

Quant à Vladimir Poutine, après m'être fait traiter de "caniche de Bush", je serais donc suspecté d'être son grand ami ! Lorsque je l'ai rencontré à Moscou, il y a un mois, je lui ai parlé de façon très directe de la Tchétchénie, de l'assassinat des journalistes, de la répression des homosexuels… Mais refuser de féliciter Monsieur Poutine quand son parti a gagné les élections, aurait été absurde.
 
N.O.- Vous avez fait toute votre campagne en affirmant que vous alliez être le grand défenseur des droits de l'Homme. Or, comme les autres, vous menez une "real-politik".
 
N. Sarkozy.- C'est vrai, j'ai été le candidat des droits de l'Homme. Je le revendique. Je suis président depuis sept mois. Que peut-on mettre à mon bilan ? J'ai sorti les infirmières bulgares de leur prison. Obtenu des preuves de vie d'Ingrid Betancourt. Que les FARC, que le Président colombien Uribe, que Chavez s'investissent, n'est-ce pas à mettre au crédit de la France des droits de l'Homme ?

Quant à la Chine, depuis des années, la politique de la France était de parler en cachette des droits de l'Homme. Il ne fallait pas humilier publiquement 1,3 milliard de Chinois. Or, lors de ma conférence de presse à Pékin, j'ai solennellement déclaré devant le Président chinois : "La France demande à la Chine de renoncer à la peine de mort, de ratifier le pacte des droits civils et politiques de l'ONU et d'accorder le droit aux journalistes étrangers de circuler en Chine au-delà des seuls Jeux Olympiques". Je vous rappelle aussi que je refuse d'aller à Abidjan tant qu'il n'y aura pas de listes électorales et des élections libres.

Pouvez-vous me citer un mot, un fait qui prouvent que j'aurais renoncé à défendre les droits de l'Homme ?
 
N.O.- De là à recevoir Kadhafi avec une telle pompe !
 
N. Sarkozy. – Il ne s'agit pas d'une visite d'Etat. La première visite d'Etat sera réservée à Shimon Pérès au mois de mars. J'ajoute que Kadhafi n'est pas perçu dans le monde arabe comme un dictateur. Il est le plus ancien des chefs d'Etat de la région et dans le monde arabe, ça compte. J'ai la conviction que la France doit parler avec tout le monde en tenant fermement le discours des valeurs qui sont les siennes. J'ai certes beaucoup hésité avant d'appeler Bachar el-Assad. Je l'ai appelé deux fois et lui ai envoyé mes plus proches collaborateurs, Claude Guéant et Jean-David Levitte. Bien sûr, la Syrie n'est pas un régime démocratique mais s'il y a une élection de consensus au Liban, si les assassinats s'arrêtent et si la Syrie n'entrave pas l'action du Tribunal international, alors je suis prêt à aller à Damas. Je parle franchement à tous mes interlocuteurs. J'ai dit à Chavez "Ne vous caricaturez pas" et au Président tchadien Idriss Déby que s'il tenait des propos francophobes, je retirerais les soldats français de son territoire. La France, je le répète, est utile quand elle parle à tout le monde.

N.O.- N'êtes-vous pas passé d'une logique fondée sur les droits de l'Homme à une autre logique qui passe par une compassion certaine pour les victimes mais aussi par la réintégration des terroristes dans le jeu international ?

 
N. Sarkozy.- La vraie question, c'est comment est-on le plus efficace pour défendre notre conception des droits de l'Homme ? Comment moi, Chef d'Etat, je peux mettre la puissance de la France au service de cette cause de la façon la plus adaptée ? Ce n'est pas un mince débat. Je reconnais parfaitement qu'on puisse être en désaccord avec ma politique. Mais je sais que ce qu'on attend de moi sur les droits de l'Homme, comme sur les autres dossiers, ce sont des résultats. Je comprends que je puisse apparaître comme transgressif. La stratégie qui est la mienne consiste à aller chercher l'autre et à l'obliger à discuter, à s'engager concrètement. Encore un exemple. Tout le monde a décrit ma position inflexible sur l'Iran. Les Iraniens m'ont envoyé des messages. La position de la France tient en deux mots : fermeté et dialogue. Est-ce que je cautionne pour autant le régime iranien ?
 
N.O.- N'avez-vous pas été trop sensible aux arguments pro-guerre israélo-américains alors que les services de renseignements américains viennent de minimiser le risque nucléaire iranien ?
 
N. Sarkozy.- Tout le monde est d'accord pour dire que ce que font les iraniens n'a pas d'explication civile. Le seul débat, c'est de savoir s'ils parviendront dans un an ou dans cinq ans à une capacité militaire. Je n'ai jamais été pour la guerre. Le problème pour nous, ce n'est pas tant le risque que les Américains se lancent dans une intervention militaire mais que les Israéliens considèrent que leur sécurité est vraiment menacée. Le danger d'une guerre existe. Si l'Iran laisse l'AEIA faire ses contrôles, je serais prêt à venir à Téhéran et examiner une collaboration sur le nucléaire civil. J'ai la confiance des Israéliens et des Américains sur cette question. Les Américains ne sont pas, là, des va-t-en-guerre.

Et on ne doit pas refuser le nucléaire civil aux pays qui respectent les règles. Je me suis engagé auprès de Bouteflika pour signer le premier accord de coopération nucléaire civil. Ce n'est pas simplement une question de contrats à engranger. Je suis persuadé que beaucoup va se jouer sur la capacité que nous aurons à assurer le développement de la partie sud de la Méditerranée : Algérie, Maroc, Tunisie, Libye, Egypte et sans doute Mauritanie. Vous le savez, je tiens beaucoup au projet de l'Union de la Méditerranée. J'y crois contre les sceptiques.
 
N.O.- Bush est un président discrédité. Votre alignement sur sa politique déconcerte.
 
N. Sarkozy.- J'ai voulu réconcilier la France avec les Etats-Unis, pas avec l'administration Bush. Quand j'ai fait mon discours au Congrès, j'ai été plus applaudi par les Démocrates que par les Républicains. En renouant ces relations, j'ai obtenu deux choses. Premièrement que les objections américaines sur l'Europe de la défense soient levées. L'influence de la France en Europe est ainsi beaucoup plus grande maintenant que quand nous nous opposions aux Etats-Unis. Deuxièmement, j'ai obtenu des avancées sur l'environnement et le Protocole de Kyoto. Si un homme comme Al Gore vient régulièrement en France m'apporter son soutien et si la question de l'environnement est devenue centrale en Amérique aujourd'hui, c'est aussi parce que j'ai fait bouger les choses.
 
N.O.- Pensez-vous que la défense des droits de l'Homme en Chine doive s'accompagner d'un boycott des Jeux Olympiques de Pékin ?
 
N. Sarkozy.- J'ai toujours été contre le boycott des Jeux Olympiques en Chine car on ne peut pas boycotter le quart de l'humanité. Ces Jeux, j'en suis sûr, feront progresser la liberté en Chine. L'arrivée de milliers de journalistes et de centaines de milliers de touristes ne peut produire que des effets positifs. On vient de me reprocher de m'être assis dans la même salle que Mugabe, Président du Zimbabwe. Mugabe est certes un dictateur. Mais à cause de lui, cela faisait sept ans qu'il n'y avait pas eu un sommet entre l'Europe et l'Afrique. C'est faire beaucoup d'honneur à Mugabe que d'accepter qu'il puisse bloquer à lui seul les discussions si importantes entre l'Europe et l'Afrique. Alors devais-je aller à Lisbonne dans une salle où se tenait Mugabe ? Lisbonne m'a aussi permis d'être le premier président français à reconnaître devant le Président du Rwanda "nos faiblesses ou nos erreurs". Il m'en a remercié en ajoutant qu'il était temps que le Rwanda et la France reprennent leurs relations.

N.O.- Où en êtes-vous dans votre action en faveur de la libération d'Ingrid Betancourt ?
 
N. Sarkozy.- J'ai toujours cru qu'Ingrid Betancourt était vivante même quand plus personne n'y croyait. La médiation de Chavez a été utile. On n'a plus beaucoup de temps parce que cette femme est à bout. C'est pourquoi j'ai pris des risques en m'adressant directement aux FARC. Les choses bougent mais il y a encore du chemin à faire. Parce qu'Ingrid Betancourt est retenue depuis plus de cinq ans dans une partie de la forêt grande comme la France et que Monsieur Marulanda, le chef des FARC, vit depuis vingt deux ans dans la forêt et qu'il n'en sortira pas pour négocier. J'ai félicité le Président Uribe pour le geste historique qu'il a fait en acceptant le principe d'une zone démilitarisée. J'ajoute qu'Uribe a fait un deuxième geste, en acceptant l'idée que ça ne pouvait pas être une libération unilatérale. Il y aussi les trois otages américains qu'il ne faut pas oublier et tous les Colombiens. Ma détermination, c'est de réussir.
 
N.O.- On parle des droits de l'Homme lorsqu'il s'agit de l'étranger mais l'état de nos prisons est un scandale permanent que nos voisins montrent du doigt.
 
N. Sarkozy.- Si la France veut porter un message exemplaire, elle doit être exemplaire. Pour les prisons, j'en suis conscient, il y a bien des progrès à faire. C'est la raison pour laquelle j'ai demandé au Parlement de voter la création d'un poste de contrôleur général des prisons indépendant, ce qui est une avancée. D'autre part, j'ai voulu la création d'hôpitaux pénitentiaires car je considère qu'il y a une catégorie de la population pénitentiaire qui n'a rien à faire en prison. C'est à moi de faire les gestes, car de la même façon qu'en Israël, ce sont les faucons qui font la paix, en France, c'est la droite qui améliorera les libertés individuelles. Cela m'était plus facile qu'à Lionel Jospin de supprimer la double peine. Il est aussi anormal qu'un citoyen français doive aller faire valoir ses droits devant la Cour Européenne des Droits de l'Homme. Je ferai un pas dans ce sens dans le cadre de la réforme constitutionnelle.
 
N.O.- Vous comptez de nombreux amis dans les médias. On vous a reproché d'intervenir directement auprès de certains d'entre eux. Qu'avez-vous à répondre ?
 
N. Sarkozy.- Nous atteignons le comble de l'hypocrisie française ! La presse est globalement de gauche, non pas socialiste, non pas partisane, mais culturellement de gauche. Cela ne gêne personne. Lorsque Jean-Marie Colombani, directeur du plus grand quotidien français, deux jours avant le deuxième tour, appelle à voter Ségolène Royal et à barrer la route à ce "bushiste néoconservateur" de Sarkozy, c'est la démocratie ! C'est-à-dire que la liberté de la presse, c'est le soutien de la gauche. Quand on me soutient, ça devient la mainmise des médias. La presse, globalement, a été opposée à ma candidature. C'est son droit. Dire qu'elle m'a aidée, c'est à exploser de rire ! D'ailleurs, Le Nouvel Observateur m'a réservé des unes particulièrement "sympathiques", non ? Quant à TF1 que dirige Martin Bouygues, qui est l'un de mes meilleurs amis, - TF1 appartient au groupe Bouygues depuis 1987- qui peut dire que cette chaine a fait mon élection ? Dassault, Lagardère, Bouygues, Arnault, Pinault, Perdriel possèdent des journaux. Réjouissez-vous que des industriels investissent dans la presse plutôt qu'elle appartienne à des fonds de pensions anglo-saxons! Je vais être très clair : si je suis le seul risque pour l'indépendance de la presse, vous pouvez dormir tranquilles.

N.O.- Envisagez-vous de remanier le gouvernement ?
 
N. Sarkozy.- La question se posera forcément un jour. Je continuerai l'ouverture. Plus que jamais et pas seulement à gauche. Je chercherai de nouveaux talents. Je n'ai jamais aimé les gouvernements monolithiques de droite. Je respecte les sensibilités des uns et des autres. Mes ministres qui représentent la diversité de la France ne sont pas enrégimentés. Je n'ai jamais aimé être enfermé dans une caserne, même pendant mon service militaire !
 
Propos recueillis par Jean Daniel, Jacques Julliard et François Armanet

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