Au cours des deux derniers siècles, les frontières visibles, matérielles ou symboliques, historiques ou naturelles, de l’Afrique n’ont cessé de s’étirer et de se contracter. Des formes inédites et inattendues de territorialités sont apparues. Leurs bornes ne recoupent pas nécessairement les limites officielles, les normes ou le langage des Etats. Or le discours supposé rendre compte de ces transformations les a, paradoxalement, occultées.
Pour l’essentiel, deux thèses s’ignorent. D’une part prévaut l’idée selon laquelle les frontières des Etats africains sont des créations coloniales. D’autre part prétend-on qu’une sorte d’intégration régionale serait en cours « par le bas » : elle se réaliserait en marge des institutions, à travers des solidarités socioculturelles et des réseaux marchands transfrontaliers. Ces deux vues reposent sur une vision simpliste de l’idée de limites frontalières dans l’histoire africaine et sur une méprise concernant la nature des frontières coloniales proprement dites.
En effet, un autre agencement spatial est en cours, et une autre donne géopolitique se met en place dans le cadre du ghetto stratégique qu’est devenue l’Afrique de l’après - guerre froide. Cette trajectoire se situe partiellement dans la continuité des grands mouvements de destruction et de reconstitution de l’Etat du XIXe siècle (parfois, ils se déroulent purement et simplement sur les mêmes espaces qu’au siècle dernier). Mais il s’y greffe aussi des dynamiques introduites par la colonisation et reconduites, pour l’essentiel, par les régimes indépendants. Par le biais de la guerre et de l’avortement du projet démocratique, cet enchevêtrement de dynamiques provoque une « sortie de l’Etat », c’est-à-dire l’émergence de formes de souveraineté, de régulation politique et sociale hors de l’Etat.
De cet entrelacs émergent trois figures territoriales majeures. Première figure : les deux extrémités du continent. Dans le cadre de la réorganisation du monde, l’Afrique du Nord est actuellement écartelée entre des pressions parallèles. Une partie de la zone est attirée par la Méditerranée : sans nécessairement en épouser les valeurs culturelles, elle cherche à arrimer son futur économique à l’Europe occidentale. Une autre partie est tournée vers les lieux de mémoire de l’islam, au Proche-Orient. Quant à la part africaine de l’identité des pays du Maghreb et du Machrek, elle est problématique aussi bien pour les autres Africains que pour les pays concernés eux-mêmes.
En définissant les populations nord-africaines à partir du seul registre de l’arabité, on gomme la part « créole » de cette région que traduisent bien toutes les histoires locales antérieures à l’arrivée des Arabes et de l’islam. Au sud du Sahara, l’influence musulmane nord-africaine est de plus en plus concurrencée par l’activisme saoudien et iranien. Ces deux pays sont présents dans des domaines aussi variés que la formation des intellectuels islamisants, la socialisation des prédicateurs, la construction des mosquées, le financement d’œuvres de charité et de fondations diverses. Bien qu’en recul, la présence marocaine se fait encore sentir, notamment dans l’Afrique de l’Ouest musulmane (Mali, Sénégal) (1).
Sahara, espace nomadique
Les filières reliant le reste du continent aux mondes proche-orientaux sont cependant contrôlées par une diaspora libanaise établie de longue date dans les principaux centres de l’Afrique de l’Ouest (2). Mais, alors que l’Afrique du Nord se déconnecte du reste du continent, une « déterritorialisation » se développe sur les pourtours du désert du Sahara. Elle englobe, dans un même mouvement d’érosion des souverainetés, aussi bien le nord du continent que l’Afrique noire proprement dite. Une vaste frontière à géométrie variable découpe, de part et d’autre du désert, des espaces mouvants : des confins de l’Algérie jusqu’à ceux du Borkou (Ennedi et Tibesti, au nord du Tchad), aux portes occidentales du Soudan. Dans ce vaste espace, les logiques de segmentation se combinent avec des logiques de clan et d’échange (3).
Ici, les populations se caractérisent par le métissage séculaire, l’itinérance et une acculturation réciproque qui convoque, pêle-mêle, plusieurs registres identitaires. Parcouru par des acteurs tant étatiques que non étatiques, par des nomades, des commerçants et des aventuriers, et structuré par une véritable chaîne de suzerainetés, cet espace reste fortement marqué par une culture de la razzia et du butin. Ici plus qu’ailleurs, la forme de territorialité dominante est itinérante et nomadique.
L’autre extrémité du continent est constituée par l’Afrique du Sud, dont la frontière virtuelle s’étend du Cap au Katanga (sud de la République démocratique du Congo, RDC). Mais ce pays multiracial est, lui aussi, écartelé entre plusieurs mondes. D’une part, grâce à une diplomatie économique active, il est parvenu, à la fin de l’apartheid, à intensifier ses relations avec l’Asie grâce à un accroissement remarquable des échanges et des investissements avec le Japon, la Malaisie, la Corée du Sud, la Chine, Taïwan, Hongkong et l’Inde. L’insertion sud-africaine en Asie va de pair avec le renforcement des relations avec l’Union européenne, et avec les Etats-Unis. La consolidation des courants financiers et commerciaux avec le reste de l’Afrique se poursuit à des rythmes différents.
En Afrique australe, Pretoria profite de l’inconsistance institutionnelle des Etats voisins pour établir avec eux des relations asymétriques, au point où, grâce aux flux d’investissements et aux réseaux d’échange régional, le Swaziland, le Lesotho et le Mozambique sont en passe de devenir parties intégrantes de ses provinces (4). A travers une politique de développement des transports et des voies maritimes (ports de Maputo, Beira et Nacala), coordonnée avec ses exportations de biens et de services, elle est en train de transformer les Etats enclavés en autant de marchés captifs. Dans le reste de l’Afrique, le secteur privé investit dans des domaines aussi variés que le tourisme, l’exploitation des minerais, les transports, l’électricité, les banques et les brasseries.
Mais l’influence politique, diplomatique et culturelle de l’Afrique du Sud est loin de correspondre à sa puissance économique, d’ailleurs relative. En effet, le pays est fortement exposé aux soubresauts financiers mondiaux. En outre, la tension entre des choix macroéconomiques destinés à attirer les capitaux étrangers et une politique de rattrapage social ne cesse de s’aviver. La position de Pretoria sur le continent reste empreinte d’une forte ambiguïté, et les modalités de sa réintégration dans le continent restent imprécises. Ses choix de politique régionale et commerciale sont vivement contestés par les Etats de l’ancienne « ligne de front », Angola et Zimbabwe notamment.
Alors que la diplomatie sud-africaine piétine, ignorante des réalités du reste du continent, les milieux d’affaires, en particulier les sociétés minières, étendent leurs tentacules jusqu’au Mali, au Ghana et en Guinée. Tel est également le cas des sociétés de sécurité (5). Le commerce - officiel et officieux - des armes se poursuit à un rythme effréné. L’arrivée de migrants légaux et clandestins suscite une extraordinaire montée de la xénophobie (6). Dans l’espoir de juguler les nouvelles migrations transrégionales dont le pays est le point de destination, les expulsions ont été systématisées, et des unités policières chargées de débusquer les clandestins (notamment les immigrés d’origine africaine) constituées (7).
La deuxième figure territoriale d’importance apparaît sous la forme d’une diagonale recoupant les zones de guerre de la corne de l’Afrique, des Grands Lacs et du Congo. Cette diagonale débouche sur l’Atlantique, via l’Angola et le Congo-Brazzaville. Dans la continuité des mouvements du XIXe siècle et derrière le masque des Etats autoritaires hérités de la colonisation, le morcellement du pouvoir s’est poursuivi au cours des vingt dernières années. Les rapports entre l’appareil étatique central et les sujets que celui-ci administrait n’ont cessé de se distendre. Parallèlement, des « principautés militaires » ont vu le jour au Rwanda,en Ouganda, au Burundi et, dans une moindre mesure, en Ethiopie et en Erythrée.
L’une des caractéristiques de ces régimes est l’usage récurrent de la force dans la mise en œuvre de stratégies politiques internes et externes. Parvenus au pouvoir par la violence et confrontés à des désordres internes, ils cherchent à répondre à leurs obsessions sécuritaires par deux moyens : d’une part, en constituant autour d’eux des glacis contre les groupes qu’ils ont, au préalable, exclus par la force ; et, d’autre part, en se reproduisant en extension, notamment dans les pays voisins accusant des structures étatiques fragiles et instables, comme la République démocratique du Congo.
Incapables de coloniser cet Etat continental dont les structures sont devenues « informelles », lorsqu’elles ne sont pas déliquescentes (ou encore incapables de le conquérir purement et simplement), ces principautés militaires s’allient, entre autres, à leurs propres diasporas en place depuis de longues années, mais dont la citoyenneté est contestée. Puis elles s’attachent les services de « rebelles », dissidents et autres hommes du tout-venant qui servent de paravent à leur intervention.
Composées d’étrangers « familiers » (mais dont l’assimilation au sein des populations autochtones est restée inachevée, comme dans le cas des Tutsis du Congo) et de natifs du pays (indisciplinés et déchirés par d’incessantes luttes entre factions), ces armées d’adolescents mercenaires se constituent en entités à caractère para-étatique sur les lieux qu’elles contrôlent. Tel est le cas dans l’est du Congo où, l’implosion du pays aidant, les problèmes de sécurité créés par la porosité des frontières ont permis la structuration de bases arrière à partir desquelles des groupes armés opposés à l’Ouganda, au Rwanda et au Burundi entreprennent des actions de déstabilisation (8).
Parfois, ces guerres aboutissent à la victoire d’une faction. Mais de tels succès sont presque toujours provisoires. D’où un cycle de la violence qui, chaque fois, voit son intensité décuplée. Dans d’autres cas, ces luttes ont abouti à la disparition pure et simple des Etats hérités de la colonisation, comme en Somalie. Ailleurs, aucune des parties ne parvient à l’emporter de manière décisive sur les autres : la guerre se prolonge par conséquent, entraînant l’implication de réseaux humanitaires dont la présence contribue à brouiller davantage les ressorts de la souveraineté (9).
Ainsi assiste-t-on progressivement à la naissance de formations sociales où la guerre et l’organisation pour la guerre tendent à devenir des fonctions régulières. Le conflit armé, dans ces conditions, n’est pas seulement mené dans le dessein de défendre un territoire devenu insuffisant (cas du Rwanda). Il investit l’ensemble du champ social et politique, jouant désormais comme un facteur de différenciation à l’échelle régionale, dans un pur processus de reproduction-destruction, comme l’attestent aussi bien les cycles des massacres et boucheries humaines que les pillages et le brigandage (sur le modèle des razzias du XIXe siècle).
La troisième grande figure territoriale émerge dans le contexte d’une internationalisation des échanges et des nouvelles formes d’exploitation des produits du sous-sol. Trois ressources se distinguent de ce point de vue : le pétrole, les forêts et le diamant. Le pétrole, en particulier, est à l’origine de l’émergence d’une économie ultramarine dont le centre de gravité est désormais le golfe de Guinée, qui, dans sa version étendue, recouvre une longue façade maritime allant du Nigeria jusqu’à l’Angola. Il est adossé sur un arrière-pays caractérisé par l’exploitation du proche intérieur forestier et des zones continentales périphériques (dont le bassin du lac Tchad constitue le pylône). Dans la géopolitique mondiale des hydrocarbures, il est devenu l’une des zones où facteurs transnationaux et facteurs locaux s’imbriquent, provoquant d’importantes recompositions.
Deux facteurs ont été à la base de cette recomposition. D’une part, les Etats du golfe de Guinée ont procédé, au cours des années 80, à l’octroi d’importantes concessions à plusieurs sociétés occidentales spécialisées dans l’exploration pétrolière. Alors que trois compagnies (Shell, Agip et Elf) dominaient la région jusqu’au début des années 80, cette dernière compte aujourd’hui plus d’une vingtaine de firmes disposant de permis pétroliers (dont Chevron, Texaco, TotalFina, Norsk Hydro, Statoil, Perenco, Amoco). D’importants investissements et l’introduction de nouvelles technologies d’extraction ont permis la découverte puis l’exploitation de nouveaux champs, parfois géants (Dalia, Kuito, Landana et Girassol en Angola ; Nkossa, Kitina et Moho au Congo ; Zafiro en Guinée-Equatoriale ; Bonga au Nigeria), ainsi que l’extension des périmètres anciens. C’est notamment le cas de l’offshore profond (zones où la profondeur d’eau dépasse 200-300 mètres).
D’autre part, la nouvelle frontière pétrolière coïncidence, paradoxalement, avec l’une des limites frontalières les plus marquées de la dissolution de l’Etat en Afrique. Symptomatiques sont, à cet égard, les situations du Nigeria, de l’Angola et du Congo-Brazzaville. Les profonds mouvements de « déterritorialisation » qui affectent le continent prennent un visage inédit au Nigeria. Ici, par-devers l’uniformisation toute formelle d’un Etat fédéral, domine un emboîtement de formes de contrôle et de régulation que l’ indirect rule britannique avait déjà encouragées.
L’espace national fait, en effet, l’objet d’une superposition de localités et de divisions internes, les unes historiques, les autres institutionnelles, voire culturelles et territoriales. Sur chaque localité pèsent diverses juridictions : étatique, traditionnelle et religieuse. Un enchevêtrement de « pays » et de « communautés » juxtapose des ordres différents dont la coexistence est perturbée par une multiplicité de conflits locaux. La plupart de ces conflits s’expriment sous la forme d’une opposition entre populations autochtones et populations allogènes, la citoyenneté étant conçue en termes ethniques et territoriaux, et la jouissance de ce qui tient lieu de droits civiques découlant du principe d’appartenance à une ethnie et à une localité.
La dissolution de l’Etat s’effectue dans deux directions apparemment opposées. D’un côté, plusieurs formes de territorialités s’entrecoupent, s’affrontent et se relaient, produisant, au passage, un amas de forces endogènes qui se dissipent et se neutralisent mutuellement. De l’autre, l’imagination autoritaire a pris des formes multiples, notamment celle d’une institution militaire paranoïaque et d’une culture de la tricherie. Des conflits à répétition déchirent les régions qui servent d’épicentre à la production pétrolière. Sans prendre la forme de guerres classiques, ils opposent des communautés les unes aux autres, à l’intérieur d’un même pays, dans des régions connues pour leurs richesses minérales et pour l’intensité de l’exploitation d’une ou de plusieurs ressources naturelles par des compagnies multinationales.
C’est le cas dans la région du Delta, dédale de marécages, d’îles et de mangroves où, sur fond de catastrophe écologique, les Ogonis, les Ijaws, les Itsekiris et les Urhobos s’opposent ; puis chacun de ces peuples, à l’Etat fédéral nigerian et aux compagnies pétrolières (10). Attaques d’installations pétrolières, sabotage d’oléoducs, blocage des vannes sont le fait de jeunes gens armés. Des massacres ont lieu régulièrement, dans le contexte de conflits de basse intensité mais coûteux en vies humaines. Le caractère offshore d’une partie importante de l’exploitation des gisements a cependant pour conséquence que désordres et profits, loin d’être antithétiques, se complètent et se renforcent réciproquement.
Dans le cas de l’Angola domine le modèle de la partition et de la dissidence. Les frontières de la souveraineté de l’Etat sont brouillées. Une partie du territoire est contrôlée par le gouvernement, et une autre se trouve sous la coupe de la dissidence armée. Chaque zone dispose de ses propres droits et franchises, et gère, de manière autonome, ses intérêts diplomatiques, commerciaux, financiers et militaires. Dans ce modèle de la partition, une première délimitation oppose les villes aux régions rurales. L’Union nationale pour l’indépendance totale de l’Angola (Unita) contrôle une partie importante des zones rurales et, de temps à autre, quelques villes des hauts plateaux d’Andula et de Bailundo. Elle a la haute main sur la vallée du Cuango et sur les voisinages de la province de Lunda.
L’une des principales tactiques de la dissidence armée consiste à provoquer l’implosion des centres urbains en semant la terreur dans les campagnes. L’Unita vide ces dernières des populations inutilisables et provoque leur fuite et leur entassement dans les villes qui, elles-mêmes, font ensuite l’objet d’un encerclement et d’un pilonnage (11). L’exploitation du diamant est assurée par des mineurs recrutés aussi bien localement qu’au Congo-Kinshasa voisin. On dénombrait, en 1996, environ cent mille mineurs engagés dans les gisements sous le contrôle de l’Unita dans la seule vallée du Cuango. Ce contrôle s’étendait à la région de Mavinga et à certaines parties de la province du Kwanza-Sud. Dans les régions sous emprise gouvernementale, la conscription a lieu dans les villes. Mais les conscrits sont appelés à combattre dans les zones rurales.
Autour du Congo, d’éphémères coalitions
Du côté du gouvernement comme parmi les forces rebelles, soldes et récompenses se versent en espèces immédiatement « écoulables » sur le marché, en particulier auprès des trafiquants plus ou moins spécialisés dans le ravitaillement des armées et la commercialisation des butins. Le trésor de guerre est constitué de métaux monnayés ou monnayables et de matières premières : les deux parties exploitent des mines aurifères et diamantifères ou des champs pétrolifères qui sont presque tous gagés.
Tout en empruntant certaines de ses caractéristiques au cas angolais, la partition de fait de la République démocratique du Congo (ex-Zaïre) est d’un autre ordre. Il y a longtemps déjà, l’Etat congolais s’était transformé en une satrapie (12) informelle. Il a été conquis par des hommes de main armés par les pays voisins. Dans le contexte d’une politique de reconstruction de leurs propres Etats nationaux, les régimes du Rwanda, du Burundi et de l’Ouganda s’efforcent de modifier la donne régionale selon une logique à trois dimensions. Celle-ci vise d’abord à affaiblir durablement l’Etat (fantôme) du Congo en en estompant la souveraineté sur d’importantes régions de son territoire. Ensuite, elle tend à démembrer l’espace congolais en autant de fiefs économiques différenciés renfermant chacun des richesses spécifiques (minéraux, bois, plantations, etc.) que l’on exploite par le biais d’accaparements et de franchises diverses. Enfin, elle vise à instrumenter le désordre ainsi créé en profitant de la fragmentation sociale et de la décomposition des forces politiques locales pour imposer une tutelle informelle sur ces régions (13). Dès lors, conflits locaux et régionaux s’enchevêtrent, tandis que des guerres incessantes opposent des factions, ethnies et lignages à d’autres, à l’intérieur d’un cadre désormais régional.
Contrairement aux trois autres pays africains de même taille (Afrique du Sud, Nigeria, Soudan), le Congo présente désormais le visage d’un large espace ouvert, élargi à plusieurs Etats, écartelé entre une multiplicité de forces, et où le pouvoir central peine à tenir le territoire. A la difformité de l’Etat répond l’éclatement interne. Une partie du territoire regarde vers l’Afrique australe ; une autre a ses énergies intérieures dissipées par les désordres des Grands Lacs ; une autre encore s’enfonce de plus en plus dans le faisceau Soudan - Oubangui-Chari, tandis qu’un couloir s’oriente vers l’Atlantique et les anciens pays du royaume du Kongo. Sur fond de violence armée, de forte dépréciation des monnaies et de trafics, des alliances aux contours fluents s’entrecroisent et se défont. D’éphémères coalitions se forment à l’échelle régionale. Mais aucune force n’accumule suffisamment de puissance pour dominer durablement toutes les autres. Partout émergent des lignes de fuite. Elles créent, à leur tour, une instabilité structurelle et font de la RDC l’exemple accompli d’un processus de délocalisation des frontières.
Le Congo-Brazzaville, en revanche, est un exemple d’extraterritorialisation. Ici, le modèle n’est pas celui de la partition proprement dite, mais celui du tourbillon. Ces tourbillons sont cycliques et ont pour épicentre la capitale, Brazzaville. Située à l’intérieur du pays, celle-ci a son centre de gravité hors d’elle-même, dans la relation que l’Etat entretient avec les compagnies pétrolières opérant en haute mer. Les assises matérielles de l’Etat sont, pour l’essentiel, constituées de gages. Hors de cette structure exsangue et gélatineuse dominent des zones mal contrôlées, tandis que des bandes et des milices tentent, les armes à la main, de se transformer en véritables corps de guerre. Elles tentent d’établir de faux fiefs et de capturer ce qui reste de flux (argent, marchandises, petits objets mobiliers), notamment à l’occasion de pillages organisés (14).
Zones extraterritoriales
Dans cette géographie en genèse, faite de limites virtuelles, de limites potentielles et de limites réelles, trois autres configurations émergent. Il s’agit, en premier lieu, de régions entières qui, soudain, se retrouvent à la lisière des grandes figures territoriales évoquées plus haut. C’est le cas des pays de l’Afrique soudano-sahélienne. Cette région fait désormais partie des confins de l’Afrique réelle. Elle est composée de petits Etats reposant souvent sur une différenciation entre les terroirs de la forêt et ceux des savanes.
Ici, la guerre, le colportage, la propagation de la foi musulmane et d’anciennes migrations avaient permis, tout au long du XIXe siècle, un formidable brassage de populations. Dans le cadre de l’Afrique occidentale française (AOF), la colonisation avait relancé ces mouvements de population sur d’autres échelles et avait accentué le clivage entre les sociétés de la côte et celles de l’ hinterland. En cette fin de siècle, un mouvement de contraction autour de grandes métropoles situées le long de l’océan Atlantique est en cours dans cette région. Ces métropoles dominent un hinterland dont les frontières se situent, souvent, au-delà du cadre étatique national (cas d’Abidjan et de Dakar).
Aujourd’hui, la polarisation entre les pays de la savane et les pays de la côte prend des contours inédits. Un amalgame de peuples de l’intérieur réinvente ses identités sous la bannière de l’islam. Organisés en puissants réseaux dispersés dans les centres urbains et prenant appui sur des communautés diasporiques établies dans toute la sous-région, ces peuples ont pu constituer des fortunes, souvent en marge de l’appareil étatique. Leur essaimage dans la sous-région et leurs tentatives de convertir leur pouvoir marchand en pouvoir politique dans le cadre du multipartisme a accentué les débats sur les rapports entre citoyenneté et « autochtonie ». C’est notamment le cas en Côte-d’Ivoire, où la forte présence des ressortissants étrangers provoque une montée de la xénophobie et d’un ultranationalisme aux relents racistes. Sur un autre plan, on assiste à l’émergence de villes ou d’Etats-entrepôts (cas de Touba, au Sénégal, ou de la Gambie) à partir desquels se tissent des réseaux et s’organisent des trafics dont les ramifications sont aussi bien régionales qu’internationales.
Enfin, du Sénégal au Liberia, la région est traversée par des points de fixation de conflits apparemment localisés, mais dont les causes et les conséquences s’articulent à des structures sociales et à des histoires transrégionales. C’est le cas en Casamance, en Guinée-Bissau, en Sierra Leone et au Liberia. Ces conflits ont d’évidentes répercussions en Guinée-Conakry, au Sénégal, en Gambie et en Côte-d’Ivoire. Les dynamiques sociales dans la sous-région demeurent marquées par les développements survenus au cours du XIXe siècle. A l’époque, une expansion migratoire peule d’ouest en est, puis en direction du sud, mit alors en branle plusieurs révolutions maraboutiques d’envergure régionale (15). Les « pays des rivières » étaient à l’époque, comme aujourd’hui, occupés par un isolat de peuples aux structures de pouvoir éparpillées, mais qui avaient su se transformer en courtiers. Ils jouaient un rôle d’intermédiaires entre les commis des compagnies maritimes et les populations de l’intérieur. La poussée peule en direction du sud visait le contrôle du trafic d’esclaves, de fusils, de bétail et de grains. Elle fut stoppée par la colonisation. Les structures de pouvoir qui se sont cristallisées au cours de ce long siècle sont l’objet d’une remise en question qui ouvre la voie à d’innombrables conflits dont les conséquences sont sous-régionales.
Viennent ensuite des pans entiers de territoires qui, sous l’effet des politiques internationales de conservation, échappent désormais à la souveraineté des Etats concernés. Il ne s’agit pas seulement des politiques spatiales qui, sous le prétexte de préserver des espèces rares, reproduisent de façon coercitive les imaginaires occidentaux (16). Gérées sur le modèle des capitations par les organisations internationales de lutte pour la protection de l’environnement, ces zones jouissent de facto d’un véritable statut d’extraterritorialité. En outre, le développement du tourisme entraîne, à peu près partout, la mise en place de parcs d’attraction et de territoires réservés à la chasse.
Enfin, on distingue les îles. Situées aux marges du continent, elles sont toutes reliées à une pluralité de mondes d’où elles tirent l’essentiel de leurs ressources. Elles constituent, à cet égard, des carrefours. Ainsi, de par son histoire, Zanzibar se situe à l’interstice de l’Afrique proprement dite, de l’Asie et du monde arabe. Il en est de même de l’île Maurice, au confluent de plusieurs civilisations. Lieux privilégiés de l’esclavage, les îles hébergent généralement des sociétés fortement stratifiées. Elles sont également arrimées à des métropoles situées sur les côtes. Au sein de ces espaces structurés par des réseaux familiaux et diasporiques circulent hommes, femmes et marchandises. Là, également, naît une culture africaine marquée par le cosmopolitisme et la « créolité ».
L’expérience africaine montre que, à l’ère de la mondialisation, la domestication du temps mondial passe, comme de nécessité, par la déconstruction violente des cadres territoriaux existants, la remise en question des frontières convenues et la création simultanée d’espaces mouvants et d’espaces d’enfermement destinés à limiter la mobilité des populations jugées superflues. Dans les régions du monde situées à la lisière des grandes mutations technologiques contemporaines, la déconstruction matérielle des cadres territoriaux existants va de pair avec la mise en place d’une économie de la contrainte dont l’objectif est la destruction pure et simple des populations superflues et l’exploitation des ressources à l’état primaire. Le fonctionnement d’une telle économie - et sa viabilité - est subordonné à la manière dont est établie la loi de répartition des armes dans les sociétés considérées. Dans ces conditions, la guerre en tant qu’économie générale n’oppose plus nécessairement entre eux ceux qui disposent des armes. Elle oppose, de préférence, ceux qui disposent des armes et ceux qui en sont dépourvus.




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